Pierre Lemaitre, l’art de raconter un siècle : deux grandes sagas au cœur de l’histoire française
Posté le 22 / 04 / 2026
De la violence des tranchées de 1918 aux promesses ambiguës des Trente Glorieuses, Pierre Lemaitre a construit une œuvre romanesque d’une ampleur rare. Avec Les Enfants du désastre puis Les Années glorieuses, il ne se contente pas de raconter l’Histoire : il la fait vivre, à hauteur d’hommes et de femmes pris dans ses secousses.
Il y a chez Pierre Lemaitre quelque chose du raconteur d’histoires. Reconnu pour ses romans policiers, il a opéré un virage avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013. Ce n’était pas un simple changement de décor : c’était l’entrée dans une autre dimension.
Depuis, Lemaitre s’est imposé comme l’un des grands romanciers du XXe siècle – non pas au sens académique, mais parce qu’il sait capter ce qui fait une époque : ses tensions, ses mensonges, ses espoirs aussi. Son écriture garde l’énergie du polar – efficacité, tension, sens du rebondissement – mais s’enrichit d’une profondeur historique et humaine remarquable. Chez lui, les destins individuels ne sont jamais isolés : ils révèlent toujours quelque chose de plus vaste.
Les Enfants du désastre, chronique des lendemains de guerre
Avec cette trilogie, Pierre Lemaitre s’attaque à un moment charnière : celui où la guerre s’achève, mais où tout reste à reconstruire — matériellement et moralement.
Au revoir là-haut
Tout commence dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale. Albert Maillard et Édouard Péricourt en sortent brisés, chacun à sa manière. Leur idée — escroquer les monuments aux morts — est à la fois absurde, brillante et profondément révélatrice. Car derrière cette intrigue, Lemaitre pointe une vérité dérangeante : la société célèbre ses morts, mais se débarrasse vite des survivants encombrants. Le roman oscille entre satire mordante et émotion pure, sans jamais perdre son élan.
Couleurs de l’incendie
Changement de décor, mais même acuité. Février 1927, Madeleine Péricourt devient le cœur du récit. Trahie, dépouillée, elle se relève avec une détermination froide. Sa vengeance est patiente, méthodique, presque implacable. Ici, Lemaitre explore les coulisses du pouvoir : les banques, la presse, la politique. Le monde qu’il décrit est élégant en surface, mais profondément corrompu. Et l’on sent déjà monter les tensions qui mèneront au pire.
Miroir de nos peines
1940, la France s’effondre, et avec elle les certitudes. Lemaitre choisit de raconter la débâcle à travers des trajectoires croisées, des vies ordinaires prises dans un chaos qui les dépasse. L’exode devient le théâtre d’une humanité à nu : peur, lâcheté, courage parfois. Le roman impressionne par sa justesse — jamais démonstratif, toujours incarné.
Les Années glorieuses, une fresque familiale dans un monde en mutation
Avec cette nouvelle série, Pierre Lemaitre ne quitte pas le XXe siècle, mais change de focale. Après la Seconde guerre mondiale, place à la reconstruction — et à tout ce qu’elle charrie d’illusions.
Le Grand Monde
1948, les enfants de la famille Pelletier quitte Beyrouth pour Paris. Très vite, le récit s’ouvre, se déploie : guerre d’Indochine, journalisme, affaires troubles. Lemaitre installe ses personnages avec une aisance remarquable, leur donne de l’épaisseur, et surtout les inscrit dans un monde en recomposition. On sent déjà que cette histoire va s’étirer dans le temps.
Le Silence et la Colère
Les années 1950 s’installent, avec leur cortège de modernisation et de contradictions. Derrière le progrès, Lemaitre montre les failles : scandales industriels, violence sociale, déséquilibres persistants. Les Pelletier avancent, chacun à leur manière, mais les tensions montent. Le titre dit tout : ce qui ne se dit pas finit toujours par éclater.
Un avenir radieux
L’ironie du titre est évidente. La guerre froide impose son climat d’inquiétude et de suspicion. Espionnage, manipulations, rivalités idéologiques : le monde devient plus opaque. Les personnages, eux, doivent composer avec cette réalité instable. Lemaitre excelle à faire sentir cette tension diffuse, presque invisible, mais omniprésente.
Les Belles Promesses
Dans ce dernier volet, les illusions de l’après-guerre sont mises à l’épreuve. La société change vite, parfois trop vite. Ascensions sociales, désillusions, recompositions familiales : tout se mêle. Lemaitre poursuit son exploration avec une lucidité tranquille, sans jamais perdre son attachement à ses personnages.
Avec ces deux grandes fresques, Pierre Lemaitre fait bien plus que raconter une suite d’événements : il donne à voir un siècle dans toute sa complexité. Guerre, reconstruction, expansion, désenchantement — tout s’enchaîne, tout résonne.
Bonne nouvelle pour les lecteurs en quête de confort : l’ensemble de ces romans — Les Enfants du désastre comme Les Années glorieuses — est disponible en grands caractères aux éditions À Vue d’œil. Publiés en typographie Luciole taille 16, ils offrent une lecture fluide et agréable, idéale pour s’immerger pleinement dans ces récits denses et captivants.




